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(ebook) Miscellanées américaines : Notes à l'occasion d'un road trip aux États-Unis, de New-York à la Nouvelle-Orléans

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Petites réflexions éparses sur les États-Unis.

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"On entend dire que New York est la moins américaine des villes. Par son cosmopolitisme, par son progressisme idéologique et politique. Elle me paraît pourtant bien américaine, rien que par son plan hippodamien, monotone mais efficace, raisonné mais simple, destiné à faciliter le transport des marchandises. Ce n'est pas la pensée d'Alberti et de Palladio, matérialisée à Turin par Vitozzi et Juvarra, qui voulaient simplifier les formes dans un but d'harmonie réalisant (ou du moins célébrant) l’œuvre parfait de Dieu. Certes, les plans régulateurs de New York ne renvoient à aucun mysticisme, à aucun au-delà. Mais ils s'évertuent à répondre à des contraintes tout aussi exaspérantes, celles de l'ordre de la linéarité.

La linéarité en tant que ligne droite est la volonté d'un sens unique qui mène à un but unique. C'est la négation de la courbe comme mode (mode de marche, de circuler, de penser) : c'est la relégation de la courbe à un statut décoratif, c'est-à-dire comme élément superflu, destiné à divertir (flatter la fainéantise mentale, ne pas déranger). Les rues new-yorkaises, c'est « bienvenue aux États-Unis » tout en sous-entendant « ferme ta gueule ». Ça transite. Nord-sud, est-ouest. Ça avance et ça consomme, ça ne perd pas de temps, ça ne cherche pas à parler, à sourire, à communiquer, si ce n'est pour de l'argent. L'argent, ici, c'est Dieu. In God we trust sur la monnaie. L'Européen, peut-être plus particulièrement le Français, aura tendance à mépriser cette fascination pour l'argent, qu'il jugera superficielle et vaine. Si sans doute elle est, comme le reste, vaine, elle n'est pas si sûrement superficielle. L'argent est une extériorisation de soi qui permet potentiellement de s'actualiser dans n'importe quel état non-humain. Certes, le premier degré d'interprétation est purement économique : il faut se loger, se nourrir, et démontrer sa position sociale par ses avoirs. La conscience financière n'a pas à aller plus loin. Pourtant, une fois les besoins premiers contentés, la vanité n'est pas le seul motif de cette recherche. La recherche de l'argent s'apparente pour beaucoup à une recherche de l'absolu. Une chimère faite de Gobsek et Balthazar. La monétisation de la religion n'est pas dissociable d'une sacralisation de l'argent. C'est encore la fortune, à la fois destin, chance, hasard, et monnaie. Ce qui n'est pas saisissable, si ce n'est sous sa forme matérielle : le billet.

Il y a peut-être un fétichisme du billet – du dollar – (assez peu sensible en fait dans la vie quotidienne), puisque c'est le seul élément qui permet, pendant un court instant, d'arrêter ce qui passe. L'argent passe comme la vie. On ne peut rien faire d'un amas d'argent. C'est un poids plus qu'une richesse. Au propre comme au figuré. Philosophie pas si bête. Les trésors des pirates, enfouis quelque part, sont le symbole d'une vie dont on veut maîtriser pleinement le cours. Ils attendent qu'on les débusque, qu'on s'en empare, qu'on les empoigne. La carte qui y mène est un plan : c'est un parcours initiatique. The Creator has a master plan (morceau de Pharoah Sanders). Nous retrouvons cela dans beaucoup de films : Indiana Jones évidemment, mais aussi, parmi mille exemples, dans The Fountain d'Aronofsky (2006), dans Fargo des frères Cohen (1996), ou encore, plus récemment dans la série Breaking Bad (notamment la dernière saison). Le dollar est vert, couleur de tout ce qui est instable : l'espoir, l'amour (les jeunes amoureux sont traditionnellement représentés dans des habits verts), la déraison (le fou est habillé de vert), et le jeu (les tapis de jeu sont verts). Pastoureau nous explique aussi que le vert était, en teinture au Moyen-Âge, une couleur dure à fixer, d'où cette association symbolique. Il y a une pensée pratique de l'argent liée au travail, mais elle est surtout présente chez les pauvres et les classes moyennes.

Travailler plus (ici, c'est se tuer à la tâche, ne plus avoir de vie) pour gagner (un peu) plus. Mais au-delà de la nécessité matérielle, il y a cette morale qui est un mode de vivre : si j'accomplis ma quête, je pourrais enfin me détacher des circonstances qui font mon moi social. Si j'étais riche, je pourrais tout faire. Me transcender à bon prix. (C'est la chirurgie esthétique, la cryogénisation, etc). C'est cette potentialité qui est au fondement de la société américaine. Aussi individualistes qu'ils peuvent être ou le paraître, les Américains ne définissent pas leur moi comme un tout prédéfini qui doit se réaliser, se parfaire. Pas d'entéléchie aristotélicienne. Et la psychanalyse, malgré son succès indéniable dans la marge haute de la société, reste un exotisme européen (la psychanalyse est Viennoise). L'Américain préfère le pasteur, et maintenant le « psychic » (le voyant, le liseur de cartes) au psychanalyste. La puissance est tribale. L'individu se définit par rapport à une communauté : la religion, ses origines (même lointaines : Anglais, Irlandais, Acadiens, Jamaïcains, Africains, etc), le travail (son entreprise, son école, etc). Sans cela, il n'est plus personne, il n'est plus rien. C'est une réponse naturelle, aisée, au problème qui se pose quand le moi n'est pas vécu comme un tout : il faut quelque chose qui le canalise, qui le concentre, qui le maintienne. Plus facilement qu'ailleurs, la société est unifiée : puisqu'elle est, plus qu'ailleurs, indispensable à l'existence ontologique de chacun.

C'est ce qui fait que les émeutes n'ont jamais un prétexte économique (sauf dans de très rares cas, comme les pillages après Katrina), mais toujours racial (Troy Davis, Michael Brown) : quand les individus d'un groupe se sentent rejetés par la nation, ou simplement mal assimilés à elle, l'inquiétude (l'amertume) se manifeste par la violence. Pendant ces courtes périodes, l'illusion (la maya) d'une Vérité Nationale disparaît. Le dieu protestant est accessible par tous, sans intermédiaire (prêtre, pape). L'argent est accessible à tous, sans intermédiaire (l’État, keynésien, régulateur, interventionniste, fort). Les transcendances semblent à portée de main : ce ne serait qu'une question d'efforts. Encore une composante du mythe américain.

Mais on peut aller plus loin encore : Envisager cette circulation perpétuelle comme une question d'économie générale, dans le sens bataillien de l'expression..."

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